Travailler, avoir travaillé - c’était "rue-abert"


Accueil > Communication > Dans des vies antérieures


Dans des vies antérieures

Les machines, la parole et l’écrit : il y a de quoi occuper une vie de labeur !

J’ai compris une chose : il y a des gens qui font ce qu’ils aiment, et ceux qui aiment ce qu’ils font. Je fais partie de la deuxième catégorie.


Les vies antérieures, c’était mal parti : née avant terme et avec une pneumonie (depuis, je clope). Et puis l’affaire a mieux tourné, bonne élève, sage comme une image. Élue miss "hypokhâgne" du lycée, je renonce à l’avenir "d’élite" que me promettait la professeure de grec. La fac, philo, en 68. Mauvaise pioche. "Pionne" quelques mois. Renonce aux études, les reprends en même temps que quelques années à la "Librairie des Méridiens" (boulevard Saint-Germain, désormais un lieu dévolu aux fringues) et aux éditions Klincksieck (rue de Lille, entre Jacques Lacan et Max Ernst), à Paris, histoire de financer deug, licence et maîtrise de philosophie (avec Jean-Toussaint Desanti : "Kant, le temps et l’imagination"). Raté l’agrégation malgré les encouragements de François Dagognet.

Jean-Toussaint Desanti, François Dagognet, Dominique Lecourt, Marcel Conche, Alexis Philonenko : c’était bien, c’était éblouissant. Et il y avait aussi Martial Gueroult à l’ENS Saint-Cloud en auditrice libre, et Michel Foucault au Collège de France. Quelle nourriture, mais quelle nourriture... Pas encore tout digéré.

Sauf qu’il fallait gagner sa croûte... Alors !


Ecrire...

... Pour la propagande d’une municipalité communiste dans les années 70. Amusant ? Pas trop. Pris quelques coups sévères. De vrais coups.

... Dans une "start-up" des années 80 (la Serpea), écrire "La Lettre Hebdo", lettre confidentielle à destination des cadres du service public de la Poste (annonce des grèves, mouvements de personnel, innovations technologiques et financières...), et la transposer - une "première" - sur minitel. Un peu artisanal, mais tellement excitant !

... Dans cette même start-up, divers "services télématiques" :
- "Langue de vipère", blog sur minitel (le saint du jour, le potin, l’anagramme, la citation, la devinette, la météo...). Dans la droite ligne des "notes de la claviste" de Libération en ses riches heures ;
- Promotion sur minitel du Comité Colbert (le luxe français) à l’exposition internationale de Tsukuba, Japon ;
- Construction du guide sur minitel de l’exposition "Les immatériaux" du Centre Georges Pompidou, de même que la transposition des œuvres d’artistes (les rayures de Buren en 40 colonnes/25 lignes, ça va encore) ;
- Réalisation de la première jonction entre radio et communication électronique à l’occasion d’une émission des Nuits magnétiques ("Très haut" : lancement de je ne sais plus quel Airbus) - jonction acrobatique...

Inutile de préciser : les start-up, alors, se contentaient s’essuyer les plâtres, en s’amusant follement.

... De multiples articles sur les métiers de Poste, à destination des postiers, qui eurent, au début des années 1980, un gros coup de blues. Le journal interne "La Poste", diffusé à l’ensemble des fonctionnaires de cette vénérable maison, était une petite merveille : on y parlait de tout, même des choses difficiles, et parfois de choses légères.
Dans ce cadre, s’initier aux transports de fonds, à l’entraînement au tir. Traverser la Corse à dos d’âne, traverser le Jura à skis de fond, s’adonner à la "pigouille" dans le Marais poitevin, à l’élévation en téléphérique sur les talons ailés de facteurs jeunes et sportifs. Aimer l’aéropostale de Paris à Bastia via Nice, par temps d’orage (ah ! les "minima postaux" !). Rencontrer les PTT bavaroise et polonaise. Faire l’histoire de l’almanach des Postes, un must ! Tout savoir de la fabrication du timbre-poste (et des billets de banque, tiens !), taille-douce, héliogravure, offset. Apprécier les centres de tri postal par temps de grève - percevoir la mise en place de l’industrialisation des échanges. Avoir du mal à se remettre du train postal de nuit, entre Paris et Brive-la-Gaillarde (bigre, le Ricard sec !). Pleurer sur l’ingratitude du travail dans les centres de chèques postaux...

Le journal La Poste a reçu le premier prix de la presse d’entreprise.

... Sous divers noms, pour divers supports : Révolution : "Femmes et porteuses de valises" - Monde de l’éducation - articles"Poste" de la Grande encyclopédie Larousse - Libération : la guerre au Liban en 1982 + Livre blanc diffusé à la Fnac - reportages "femmes" pour le bulletin municipal de Montreuil...

... Créer le bulletin trimestriel de la toute nouvelle association "France Palestine". Dans ce cadre : reportages en Galilée, à Haïfa, Ramallah, Hébron, Nazareth, Jerusalem, Beersheva, Gaza, dans le Negev. Puis en Syrie et au Liban pendant la guerre : Damas, vallée de la Beeka (1982).


... Écrire pour la communication électronique :

au GCam (filiale Caisse des Dépôts) :

  • service télématique de Pif le Chien (si !)
  • suivi de courses aux large (1ère Route du Rhum) : récupération des données des balises Argos, interprétation graphique des mouvements des bateaux sur minitel (si !)
  • esquisse du service télématique de "Thalassa"
  • quelques oublis...

Il y avait là de magnifiques informaticiens un rien obsessionnels qui m’ouvrirent les perspectives incomparablement poétiques du code informatique : if, else, done. Merci à eux.

A FR3

  • Création du service télématique de la chaîne, avec un certain Serge (bouh !), mais surtout Viviane ;
  • Création des services des antennes locales de la chaîne ;
  • Création de "Lyrtel", informant sur l’ensemble des spectacles d’opéra de la planète,
  • Création du service de la Cité des sciences et de l’industrie.

Il m’est arrivé d’assurer les réponses aux questions "interprétation des rêves" et "astrologie"...
Le plus : bosser sur la péniche de béton amarrée au pied du pont Alexandre III.
Le moins : un asservissement total pour - disons - des âneries.


Devenir mère

Un peu tardif, mais bien heureux. Finie la rigolade. Horaires FR3 incompatibles avec la vie à deux.

Recrutée à la Capeb (confédération de l’artisanat des professionnels du bâtiment) pour sa communication électronique.
Découverte d’un univers singulier. Responsable des services télématiques et des partenariats informatiques des professions de l’artisanat du BTP (ministères, centres de recherche, éditeurs de logiciels, industriels du secteur du BTP et de l’informatique, associations professionnelles...)
De quoi comprendre que la vie n’est pas qu’un long fleuve tranquille.
A ce titre, administrateur (qu’ils disaient) de l’association Edicontruct (devenue Mediaconstruct).


Parler...

...des NTIC, comme on disait en 1980.

- Ce fut le cas à France Culture comme productrice, dans le cadre des Nuits magnétiques de Laure Adler - au son inimitable, souvent imité, jamais égalé - sur des thèmes aussi divers que "le câble", "les vidéodisques", "la télématique", "la traduction automatique", "l’avionique", "les nouvelles images", "les nouveaux arts ménagers"... Un vrai bonheur pendant trois années très denses !

- Ce fut le cas également en tant que chargée de cours "nouvelles technologies" à l’Université Paris III, pour des étudiants de licence et de maîtrise. Munie d’un téléphone en bakélite dont le câble était sectionné. Décourageant. Pauvre université.


Le salariat, c’est un peu pénible. Il fallait en sortir. Lassitude des rencontres à la machine à café. Lassitude des horaires. Lassitude des rapports de force. Lassitude de la cantoche. Lassitude des "faites-moi une note".
Alors : on fait un syndicat, et puis adieu, allez vous faire voir ailleurs !


On a alors des "clients". On n’a plus le droit au chômage, on n’est plus assuré de rien, il y a les années avec 0 impôt et les années avec un max d’impôts, on n’y comprend rien aux calculs de l’URSSAF, de la caisse de retraite et autres RSI. On paie cher sa liberté, une liberté très encadrée. On doit réagir aux propositions de pots-de-vin, refuser dans la douleur le travail au black, rester propre en restant suspect.
Mais : vu que c’est compliqué d’être malade, on ne l’est jamais plus au-delà du rhume de l’hiver. On ne se casse pas inopinément une jambe. On n’a pas de panne d’oreiller. On devient diplomate. On s’autorise un bon film l’après-midi. On va chercher son fiston à la sortie de l’école.
Mais : puisque vivre en dépend, on a l’audace de faire des propositions qui fonctionnent ou ne fonctionnent pas. Ma chance : qu’elles aient été entendues. Et de vraies amitiés.